Extrait – « Cranes » dans Black Berry de Michelle Moutnoulineix

Cranes

Debout au bord du chemin, Bruno regardait d’un oeil mauvais le nuage ondulant des grues qui approchaient. Elles descendaient déjà, tournoyant en cercles concentriques au-dessus du champ, naguère planté de maïs, là même où, trois jours plus tôt, il avait abattu le plus gros sanglier de la saison.

La première qui se décida atterrit si vite qu’elle rebondit plusieurs fois sur ses pattes avant de trouver son équilibre. Elle referma l’éventail de ses plumes d’un coup sec, regarda autour d’elle et émit un doux roucoulement de satisfaction. À sa suite, sans plus d’hésitation, toutes les autres se posèrent et prirent possession du lieu. En quelques minutes, la parcelle nue et désolée fut métamorphosée en un gagnage fleuri d’oiseaux.

Bruno détestait l’arrivée des grandes hivernantes. Dès novembre, les grues envahissaient la campagne, s’y prélassaient en toute quiétude, menaçaient son élevage de canards. Des parasites, voilà ce qu’étaient ces oiseaux-là.

— Saletés ! jura-t-il tout haut.

Au Bon coin, il s’épancha devant un Perrier-citron.

— C’est scandaleux toutes ces volailles qu’on peut pas bouffer, même pas tirer… Protégées qu’ils disent ! Elles envahissent mes champs, mettent mes canards en danger et je dois laisser faire ? Est-ce que je suis protégé moi, hein ? Quelqu’un me protège ? Putain ! Quelle connerie !

Son invective fila droit dans l’oreille aubergine du copain Momo affaissé sur le bar. Celui-ci se redressa, dégagea de son verre un nez talé comme une poire au vin, et s’appliqua à délier sa langue alourdie.

— TES champs ! Dis donc, c’est que te voilà propriétaire à présent, Bruno ? J’ai pas su que ton beau-père avait passé.

Bruno sentit sa gorge se nouer. Il avala cul sec le reste de son Perrier pour faire couler l’angoisse, cogna son verre vide sur le comptoir, et sortit sans répondre en s’essuyant la bouche de la manche.

— Si jamais le roi George casse sa pipe avant l’année prochaine, déclara Momo après son départ, je paierai ma tournée. Mais y’a pas de risque. Tout légume qu’il est devenu, c’est pas pour demain ! Conservé au whisky de tourbe le beau-père… Imputrescible. Comme moi ! » ajouta-t-il, triomphal, avec un clin d’oeil à Françoise, la patronne.

Contrariée, celle-ci lui tourna le dos pour essuyer les verres.

Depuis quelques mois, une idée séduisante avait germé dans la tête de Françoise, à cause de tous ces Britanniques justement, qui s’installaient dans la région. Elle voulait changer de vie en renouvelant sa clientèle, transformer son bar en salon de thé. Elle imaginait rafraîchir la salle, repeindre les murs couleur pastel, recouvrir les petites tables rondes existantes de nappes à motif champêtre. Elle humait déjà le parfum de ses pâtisseries maison. Seule impossibilité technique au projet, le pilier de son bistrot, l’indéboulonnable Momo qui ferait tache dans le décor. Il était impossible de lui ravaler la façade.

***

Bruno arrêta son C 15 à l’entrée du chemin communal qui traversait la ferme.

Malgré l’heure matinale, le lieu était déjà encombré de véhicules garés les uns derrière les autres sur le bas-côté. À la lisière du champ, la foule admirait les grues. Il y avait là de simples curieux piétinant dans la terre en chaussures de ville, des naturalistes, les yeux vissés aux jumelles, quelques photographes sur le retour, équipés de téléobjectifs démesurés qu’ils tripotaient compulsivement comme des braquemarts de substitution.

Bruno klaxonna avec impatience. L’émoi des premières grues qui s’envolèrent gagna rapidement le groupe tout entier. Dans un long frémissement, cinq cents voiliers au cou gracile déployèrent leurs ailes somptueuses comme des jupes à crinoline, et s’élevèrent dans les airs en criant. Une rumeur de protestation courut aussitôt parmi les badauds. Une jeune femme se détacha de la foule, s’avança vers Bruno, se pencha à la portière de sa voiture :

— Cessez ce bruit, Monsieur, s’il vous plaît. Vous voyez-bien que vous effrayez les oiseaux, là ! Merci d’être respectueux.

Bruno, prêt à en découdre, à faire déguerpir tout le monde à coups de fusil fut jugulé. Il n’avait pas d’arme contre le calme et la politesse. Et puis, surtout, les yeux limpides de cette fille nouvelle génération lui renvoyaient une image ringarde et minable de lui-même, totalement dépourvue de séduction. L’humiliation l’étrangla.

— Vous me faites chier ! hurla-t-il en redémarrant. Dans le rétroviseur, il vit les spectateurs s’entreregarder, se sourire, hocher la tête, hausser les épaules… Il se sentit soudain terriblement seul.

Vous me faites chier ! répéta-t-il pour lui-même.

Il les haïssait tous : les piafs, les touristes, les écolos, le vieux… Le vieux surtout, plus dépendant qu’un veau, qu’il devait gaver après avoir nourri les canards et torcher tous les soirs en rentrant fourbu de la traite des chèvres…

***

La ferme était toute de grès rose. Jolie mais négligée. Un figuier ombrageait la porte d’entrée. Un quart de siècle plus tôt, après avoir acheté la propriété, George McDuff, qui deviendrait « le vieux » l’avait planté là, avec un olivier.

Une folie.

L’olivier n’avait pas résisté au climat mais le figuier, protégé du vent, s’en était accommodé. Il avait poussé hardiment et désormais, jusqu’aux premières gelées, ses larges feuilles découpées et charnues se plaquaient sur les fenêtres de la façade comme des mains sur des yeux.

La moitié de l’année, l’arbre filtrait la lumière et assombrissait la salle. Ce matin-là, pour une fois, Corinne y trouvait un avantage. Impatiente de s’éclipser, sa tâche achevée, elle pouvait, dans la pénombre, feindre ignorer les mimiques du vieil homme qui cherchait à la retenir. Elle le devinait pourtant, roulant des prunelles, grimaçant, ouvrant et refermant sa main valide. Que voulait-il donc ? Elle l’avait levé, changé, récuré et nourri avec le même soin qu’elle portait au ménage. Elle lui avait versé plus que sa dose d’alcool ambré quotidienne. Dans son état, que pouvait-il désirer de plus ? Elle n’avait plus le temps d’essayer de comprendre. Elle attrapa son sac et quitta la pièce en évitant son regard.

Bye, George ! lança-t-elle, d’un ton faussement enjoué.

Ce n’est qu’une fois la porte ouverte qu’elle entendit le doux roucoulement des grues. Mue par une inspiration soudaine, elle fit demitour, revint vers le vieil homme, poussa rapidement son fauteuil roulant jusqu’à la fenêtre de derrière, dans une flaque de soleil.

— D’ici vous les verrez bien, dit-elle, en articulant soigneusement chaque mot à son oreille.

Le vieux George se calma aussitôt et Corinne s’enfuit, contente et soulagée. Sur le chemin cahotant, elle croisa le Citroën de Bruno, freina, abaissa la vitre côté conducteur.

— Salut, dit-elle, ton beau-père était drôlement agité ce matin… N’oublie pas de vidanger la poche de sa sonde urinaire, j’ai oublié de vérifier le niveau… Ya plus de yaourts de soja ni de compotes dans le frigo… Reste un peu de soupe de légumes pour lui ce soir. Faudra que tu rachètes des couches, je lui ai mis la dernière… Ah ! Et aussi une bouteille de Glenfiddich. Et puis J’ai fait une lessive de ses draps mais le cycle est pas terminé. J’ai pas pu étendre…

Elle débraya, passa la première pour freiner aussitôt et se pencher de nouveau, en tordant le cou.

— Hé ! Bruno… ! Je viendrai pas demain, je suis de mariage…

Bruno serra les mâchoires, ferma les yeux, frappa son volant du poing.

— Fait chier !

Il gara sa voiture sous le figuier et entra dans la maison. À l’autre bout de la salle, la silhouette du vieux, de dos, encadrée dans la fenêtre, suggérait un titre : Crépuscule ou Le vieil homme au fauteuil. Pour Bruno, cependant, le tableau n’évoquait rien d’autre que des frustrations refoulées, une exaspération contenue.

Comment un tel débris pouvait-il se révéler aussi résistant, être une charge aussi lourde, exercer une telle pression sur lui ? Le crépuscule n’en finissait pas, la nuit ne viendrait jamais.

Avec lassitude, il s’approcha de son beau-père, jeta machinalement un coup d’oeil par la fenêtre pour voir ce qu’il regardait avec tant de fascination. Bordel de merde ! Les grues, encore…

J’ai trouvé trois canards crevés dans le parc ce matin vociféra-t-il. Si jamais c’est la grippe aviaire, je descends toutes ces saletés de migrateurs…

Le vieux ne fit pas mine d’avoir entendu la menace. Fasciné, il contemplait les grands oiseaux qui s’égayaient dans le champ juste devant sa fenêtre, sans même chercher à chasser de sa main valide les mouches qui lui couraient sur la figure. Les insectes, à leur aise, s’attardaient pour boire dans les replis de ses paupières, au bord de ses yeux larmoyants, nettoyaient leurs pattes arrière tantôt sur son nez, tantôt sur ses lèvres tremblotantes qui souriaient béatement.

Bruno considéra ce visage avec dégoût. Toute sa vie, George McDuff avait vénéré les nuisibles et la vermine : serpents, crapauds, blaireaux, renards… Jusqu’aux araignées et aux insectes. Vingt-cinq ans plus tôt, avec cette prédilection répugnante pour tout ce qui grouillait, rampait, courait, volait, avec son accent épouvantable, sa peau fade, ses yeux sans cils, il avait chamboulé sa vie en séduisant sa mère.

Comment Madeleine, avait-elle pu s’enticher de cet écolo végétarien alarmiste ? Quel envoutement l’avait convertie au culte de l’Écossais, elle qui, jadis, chassait le faisan, égorgeait un poulet tous les dimanches, dépouillait un lapin sans réticence ? Comment avait-elle pu épouser à ce point les opinions de cet étranger, l’imposer à Bruno comme père de remplacement ?

Le fils et l’amant s’étaient opposés dès leur première rencontre. Vingt-cinq années de cohabitation avaient consolidé leur inimitié. À table, George provoquait des discussions. Elles évoluaient rapidement en joutes verbales dans lesquelles Bruno avait rarement l’avantage. Son expression orale était médiocre. Manquant d’arguments, il était plutôt tenté d’en venir aux mains. Le plus souvent il claquait la porte.

La mort de Madeleine avait provoqué chez les deux hommes une déchirure. Elle avait creusé entre eux un gouffre d’amertume au bord duquel, depuis lors, tel Sisyphe roulant son rocher, Bruno s’attelait à cette tâche répugnante, humiliante, absurde, d’entretenir les décombres de McDuff, victime d’un infarctus cérébral trois semaines après le décès de sa femme.

Bruno reverrait toujours le visage blême de sa mère sur l’oreiller de l’hôpital… Quelle ironie ! Dans son état elle ne s’inquiétait encore que de George.

« Il est si fragile, tu sais, tellement sensible et pessimiste. Il boit trop… Tu t’occuperas bien de lui, hein ? Tu le feras pour moi ? »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :