Chapitre 1 – Derrière les murs de Jean-François Delage

I

Vendredi 9 juillet 2021.

La première sonnerie résonna tel un bruit dissonant se superposant un instant aux crissements des cailloux. Portable rivé à l’oreille, Franck Dumont faisait les cent pas dans la cour gravillonnée de la nouvelle cité judiciaire de Poitiers. Les réverbères lui collaient une ombre longiligne aux baskets et la façon erratique dont il se déplaçait pouvait faussement laisser penser qu’il cherchait maladroitement à s’en débarrasser. Cigarette dans une main, téléphone dans l’autre, il était d’humeur joviale. Oubliés pour un temps le mal au dos et les ulcérations d’estomac qui lui gangrénaient son quotidien. À la seconde sonnerie, il tira sur sa cigarette et rejeta avec délectation la fumée vers le haut. Au loin, il apercevait les croisements réguliers des phares des véhicules circulant sur le boulevard Chasseigne. Les années passaient, mais rien ne changeait. Marquant une frontière ténue entre le monde civil et celui de la justice, ce long ruban d’asphalte était toujours le plus engorgé de la ville. Comme toutes les fins de journée, réglés comme des métronomes, les gens rentraient chez eux, lui pas… ou pas encore. Le délibéré du jugement venait d’être rendu. Michaël Botton avait promis d’être là pour entendre le verdict, mais il n’était pas venu. Franck n’était pas surpris. Il s’attendait à cette nouvelle dérobade. À la troisième sonnerie, le commandant décrocha.

— Ah, enfin, camarade, je commençais à désespérer de t’entendre ! C’est une putain de journée, tu peux me croire, affirma-t-il sans autre préambule, sourire aux lèvres.

Rechignant à s’interrompre dans son travail, Michaël Botton fronça les sourcils. Un rapide coup d’oeil à l’horloge située dans le coin droit de son écran et il réalisa à quel point la journée était déjà bien avancée. Enfermé seul, depuis l’aube, au sous-sol du commissariat dans son labo sans fenêtres, absorbé par son travail, il n’avait pas vu les heures défiler. Il soupira, enclencha le hautparleur du combiné, le posa et appuya sur la touche « Entrée » de son clavier d’ordinateur. Un nouveau message d’erreur apparut clignotant agressivement en rouge : « Connection aborted ». Il jura. Impossible de tracer ce fichu appel téléphonique qui l’intriguait tant. Il retira ses lunettes, les lança sur la table et se massa les tempes. Que tenter d’autre ? Quel autre protocole pour toucher au but ? Il ne voyait pas.

 

— Une putain de journée en effet, ça, tu peux le dire, confirmat- il. Alors, ça y est, c’est tombé ? Je n’ai pas pu me libérer, désolé. Allez, crache le morceau !

Dis plutôt que tu n’as pas voulu te libérer, pensa Franck. Depuis sa prise d’otage au Moyen Orient et la perte de ses deux fils, Michaël n’était plus le même homme. Il fuyait les sollicitations extérieures. Le faire sortir de sa tanière relevait de la performance de haut niveau. Son état dépressif n’était un secret pour personne.

— Dix ans ferme pour les frères Suarez, avec en bonus la confiscation de leur voilier et une amende de deux millions d’euros pour le transport de la tonne de cocaïne.

— Conforme aux réquisitions du proc et pas loin du maximum prévu par le code pénal, si je ne m’abuse.

— Carrément le maximum ! Pour une fois on n’aura pas l’impression d’avoir bossé pour rien !

— Que va devenir ta théorie sur le laxisme congénital des juges ? Tu vas devoir changer de disque, railla Michaël.

Franck se rembrunit.

— Là, tu vas un peu vite en besogne !

— Ça m’aurait étonné de ta part, se gaussa Michaël.

— C’est ça, marre toi ! Bon, maintenant, c’est l’heure de la balade pour les frères Suarez, leur dernière à l’air libre avant un bon moment.

— Le taulier de St Martin de Ré leur a préparé une chambre, comme prévu ?

— C’est ça, avec draps tout propres, lit au carré et vue sur mer. Je file rejoindre le convoi pour donner le top départ. Prêt de ton côté ?

— Minute.

Michaël Botton fit rouler sa chaise vers un poste de travail auxiliaire, sortit un autre PC de sa léthargie et lança le logiciel de géo localisation.

— Prêt ! Qui est aux commandes ? Basso ?

— Basso, oui.

— Rappelle-lui à quel point le transpondeur est une invention merveilleuse. Qu’il pense à l’allumer. Je n’ai aucun signal pour le moment. Je veux pouvoir le suivre à la trace.

— Je m’en occupe. Une fois les gars en route, j’irai à la conférence de presse. Je me débarrasse de la corvée et on dîne tous ensemble pour fêter ça. Ce soir, c’est champagne à volonté et c’est moi qui régale.

— Waouh, à volonté, rien que ça ! Tu parles comme un seigneur du narcotrafic, là. Tu n’as quand même pas détourné une partie de la cargaison ? Je n’ai pas trop envie de voir l’IGPN débarquer au resto et nous serrer comme des malpropres le nez dans le caviar. On est trop vieux pour ces conneries.

— Eh ! Tu as avalé un clown ce matin, ou quoi, Botton ? s’indigna faussement Franck. Qui a parlé de caviar ? Non, rien d’illégal, mais j’ai une autre grande nouvelle à fêter : ma fille vient de rentrer au pays, elle est en ville et elle vient de se souvenir qu’elle a un père. Pas banal, non ? Une sacrée bonne journée, je te dis.

Michaël Botton écarquilla les yeux et cessa de respirer un instant tout en se grattant nerveusement le cuir chevelu. Il fallait bien que ça arrive. C’était donc pour ce soir… Franck l’ignorait, mais il avait un train de retard. Estelle était à Poitiers depuis un bon mois déjà. Elle avait passé l’essentiel de son temps au CHU entre les mains des médecins. Elle avait repoussé l’échéance, mais elle avait des choses à annoncer à son père. Du lourd, du très lourd même. Franck allait être secoué. Lui, savait, Nora aussi, mais une promesse est une promesse. Ils s’étaient engagés alors… Il se racla la gorge.

— Une sacrée journée, oui, confirma-t-il d’un ton neutre pour ne pas se trahir. Si nous revenions au transfèrement ? Finissons-en avec ça…

— Tu as raison, commandant, terminons le boulot proprement…

*

Hugo Suarez salua froidement les avocats de ses frères, mettant ainsi un terme à une discussion houleuse. À leur grand dam, il refusait catégoriquement d’enclencher la procédure d’appel. Perdu dans ses pensées, il descendit les marches du palais de justice en boitillant légèrement. Sa hanche lui faisait mal. Sur le plat, ça allait mieux. Il se lança, tête baissée, dans la traversée de la cour.

Progressant en sens opposé, Dumont et Suarez se heurtèrent de l’épaule par inadvertance. Durant une fraction de seconde leurs regards se croisèrent et ils se dévisagèrent d’un air inquisiteur. Hugo Suarez comprit instantanément à qui il avait affaire. Il baissa aussitôt les yeux, trouvant le destin taquin. Le moment d’affronter le super flic qui avait coffré ses frères n’était pas encore venu. Pour l’heure Dumont avait une présence et une énergie qui faisait de lui une force dominante mais Suarez comptait inverser rapidement le rapport de force. Il avait un plan pour ça et il devait le suivre à la lettre. Trop de choses étaient en jeu, trop de vies aussi.

Malgré l’obscurité naissante, Franck avait ressenti le malaise de celui qu’il venait de percuter. Suarez ne s’arrêta pas mais leva la main comme pour s’excuser et lui signifier qu’il n’y avait pas de problème, qu’il pouvait laisser tomber et poursuivre lui aussi son chemin comme si de rien n’était.

— À très bientôt, comandante Dumont, murmura-t-il pour lui-même, avec un accent sud-américain dans la voix. Malgré la fatigue, il accéléra le pas, mû par une motivation sans faille.

« Comandante Dumont ». Franck devina son nom plus qu’il ne l’entendit. Il retira le téléphone de son oreille et se retourna, mais il était déjà trop tard. La voix de Suarez, comme sa présence, se dissolvaient déjà dans l’obscurité. Franck se figea un instant et observa plus attentivement la silhouette du vieil homme à la démarche lourde et chaloupée. Tel un spectre, elle se perdit définitivement dans le halo vaporeux des réverbères. Seule la flagrance d’un parfum de qualité attestait encore sa présence. Franck ressentit un grand froid au fond de lui-même, comme s’il avait croisé le diable en personne sans l’avoir reconnu.

— Franck, tu es toujours là ? s’inquiéta Michaël.

Le divisionnaire secoua la tête. Le métier lui avait donné des tendances paranoïaques. Il songea qu’il délirait. Il reprit le fil de sa discussion téléphonique et oublia aussitôt l’incident.

Hugo Suarez chercha à tâtons les clés du Porsche Cayenne loué trois jours plus tôt. Il déverrouilla la portière et se laissa tomber lourdement sur le cossu siège conducteur en cuir. Il n’avait que très peu dormi depuis son arrivée en France. Il était épuisé, mais fier du devoir accompli. Tous ses pions étaient en place. Le jeu allait être serré, mais il était prêt et il ne doutait pas qu’il allait gagner, une fois encore. Ce soir, l’homme qu’il venait de bousculer allait le jeter en prison et il pourrait enfin s’abandonner aux bras de Morphée. Cela le réconforta.

*

Franck Dumont aperçut une jeune femme faisant face à une caméra. Il s’approcha. La journaliste de France Télévision enregistrait pour le journal télévisé du soir. Franck orienta discrètement le micro de son téléphone portable pour que Michaël profite de l’exclusivité.

… Nous venons d’assister à un procès en correctionnelle sous très haute surveillance policière. Le GIGN réquisitionné pour l’occasion est d’ailleurs toujours sur place. L’épilogue du procès, débuté lundi au tribunal correctionnel de Poitiers, dans la toute nouvelle cité judiciaire, était attendu ce vendredi soir aux alentours de vingt heures. Il a été rendu avec une heure d’avance. Ce jugement vient d’être lu publiquement à l’audience par le juge. Les deux prévenus, deux frères d’origine péruvienne, comparaissaient notamment pour association de malfaiteurs, importation, détention et vente de produits stupéfiants. Ils viennent d’être condamnés à dix ans de prison ferme…

Franck passa volontairement dans le champ de vision de la journaliste. Elle le reconnut et fit signe à son caméraman de stopper. Elle releva machinalement une mèche de cheveux et rajusta son tailleur comme si elle allait entrer en scène, puis interpella l’officier de police, sourire de circonstance accroché aux lèvres. Franck prit un air faussement surpris. La jeune femme approcha, tendant son micro comme une offrande au héros du jour et l’alpagua.

— Monsieur le divisionnaire, dix ans fermes pour convoyage de drogue, vos premiers commentaires, vos impressions ? Les frères Suarez vont-ils faire appel ?

Franck déshabilla la belle métisse du regard. Tout à fait son style. Lui qui détestait habituellement autant les journalistes que les courants d’air, éprouva pour elle un attrait immédiat. Le sourire en coin de la jeune femme lui fit comprendre qu’elle n’était pas dupe de ses arrière-pensées. Contrarié de se faire démasquer aussi facilement, il se raidit.

— Une conférence de presse va débuter d’ici quelques minutes, je vous invite à vous y rendre. Il y aura tout un panel de gens ayant autorité pour répondre à vos questions. Et puis, vous n’ignorez sans doute pas que vous n’avez rien à faire à cet endroit.

Le cadreur baissa sa caméra et la journaliste resta un instant interloquée, en profitant pour le passer en revue de la tête aux pieds.

— Oh, excusez-moi, commissaire. Je ne crois pas avoir vu de rubans « Police, zone interdite », ai-je commis l’irréparable ? Allez-vous me passer les menottes ?

Jeune, provocatrice et pleine d’aplomb, ça promet, songea Franck devinant le genre de femme prête à toutes les audaces pour brûler les étapes professionnelles. Une première de cordée qui devait ronger son frein et lutter au quotidien contre son impatience à dénicher des scoops qui la sortiraient de la nasse des journalistes ordinaires. Elle insista pour la forme, mais Franck s’était déjà refermé comme une huître. Il ne céderait pas un seul morceau de terrain. Elle renonça en lui tendant sa carte professionnelle. Franck frissonna d’excitation mais n’en montra rien.

— Ce n’est pas contre vous, − il se concentra sur le bout de carton – mademoiselle Tanneur, mais sachez que le seul endroit réglementaire où, nous, les flics, avons le droit de nous confier est le divan des psys… et encore uniquement ceux de la police. Pour le reste nous nous devons d’en rester au strict devoir de réserve.

Elle masqua sa déception et contre-attaqua en lui lançant un clin d’oeil aguichant :

— Je peux vous aider à trouver des endroits plus attrayants pour livrer vos états d’âme. J’attends votre coup de fil.

Franck écarquilla les yeux. Une telle audace le laissait sans voix. Pour réfréner ses ardeurs, il dut se répéter mentalement que cette gamine avait l’âge d’être sa fille. Il s’éloigna en repositionnant son téléphone à l’oreille. Michaël lança quelques moqueries dont il avait le secret et les deux flics refermèrent la parenthèse pour se replonger dans l’affaire en cours.

Derrière son volant, moteur éteint, Suarez restait assis dans le noir. Yeux fermés, il se forçait à jouir des ultimes minutes de tranquillité qui lui étaient offertes. Il avait prévu de rentrer en France, mais pas maintenant, pas si tôt et pas dans ces conditions-là. Dans douze jours, oui, le vingt et un juillet très exactement, mais pas maintenant. Pendant plus de cinquante ans, il avait attendu de revenir au « coin perdu » comme un point d’orgue, une apothéose, à toute une vie d’efforts. Il n’en serait rien. Les choses avaient pris une autre tournure, une sale tournure. L’arrestation de ses frères avait ébranlé son idéal de patriarche, secoué sa culpabilité, piétiné son orgueil. Montéro l’avait trahi, Montéro allait payer. Cette perspective ne lui apportait aucune joie. Les choses n’auraient pas dû se terminer ainsi. Il s’agissait d’un gâchis, d’un énorme gâchis, mais sa décision était prise. Il ne ferait pas de cadeaux. Le vingt et un juillet, il se déplacerait pour se venger et il tuerait. D’ici là, il ne devait pas se laisser distraire et ne penser qu’à une chose : récupérer ses frères. Il leva la tête et croisa son propre regard dans le rétroviseur. Pâle, les yeux injectés de sang, mal coiffé, ce qu’il vit le fit frémir.

Il lui prit l’envie d’une bonne douche et d’un peu de repos, mais ce n’était pas possible. Le timing primait maintenant sur tout. Il devait le respecter scrupuleusement. Ce qu’il s’apprêtait à faire, c’était un peu comme entamer une balade dans le noir, les yeux bandés. Comment allaient réagir les flics ? Impossible de le savoir. Il eut un instant de doute. Était-il vraiment prêt à prendre tous ces risques ? De colère, il tapa sur son volant du plat de la main puis se saisit de son téléphone. Heureusement, il avait Max. Pour réussir, il avait besoin de lui. Il soupira et l’appela. Non loin du tarmac de l’aéroport de La Rochelle, à portée de vue d’un EC-135, le mercenaire attendait le coup de fil. Il décrocha à la première sonnerie.

— Max ? L’homme hocha la tête d’un air solennel et martial.

— Oui, monsieur.

— Le verdict est tombé. Prison ferme avec mandat de dépôt.

À vous de jouer. Faites comme convenu.

— Feu vert, donc ?

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