Chapitre 1 : À corps et à cru de Pierre Belsœur

I

Au-dessus des blés mûrs à souhait, la collégiale Saint-Sylvain apparaît sur un coussin de vapeur. La chaleur de ce début d’été sèche les excès d’humidité d’un printemps abondamment arrosé. Belle image que le conducteur a tout le temps d’apprécier à quatre-vingts kilomètres à l’heure sur l’interminable ligne droite qui le mène à Levroux.

Victor Dupont vit une des plus belles journées de sa vie professionnelle. Une journée de charme. La douceur de la température, la lumière, le visage des femmes auxquelles il sourit, tout lui fait penser que la vie est belle. Même le doigt d’honneur du gamin qui l’a obligé à piler en s’engageant n’importe comment pour traverser la route n’altère pas le sourire du bienheureux Victor.

Il tient son affaire, le dossier pour lequel il a flairé l’arnaque du siècle (à son modeste niveau… le fonctionnaire zélé n’a pas cette vanité) et rassemblé peu à peu les preuves qui convaincront les juges du tribunal correctionnel. Ceux-là mêmes qui prennent un malin plaisir à écrouler les enquêtes des agents des douanes, sensibles aux arguments d’avocats adroits à dénicher le plus petit vice de procédure.

À Châteaumeillant, il a récupéré une pièce importante du puzzle et il rentre à Salbris après avoir déposé à Châteauroux sa jeune coéquipière. Sympathique cette Sylvie, même s’il lui a fallu cinq fois moins de temps pour arriver à l’échelon que Victor vient de quitter. Elle ne connaîtra pas le bonheur des petits matins frisquets des contrôles volants sur les aires d’autoroutes. Pas pour elle Le Printemps de Bourges au parfum de shit, humé au milieu des vapeurs d’essence sur un rond-point de la rocade. Tout fout l’camp mon bon monsieur. Avec un portable et un ordinateur on boucle en quelques heures une enquête de terrain qui vous mobilisait une équipe pendant des semaines. N’empêche qu’il faudra bien continuer à avoir le contact avec le milieu pour sentir… pas seulement la qualité du dernier millésime, mais aussi l’état d’esprit de la filière. Victor a la chance d’avoir toujours travaillé au pays. Là il prend l’avantage sur Sylvie dont l’amoureux, rencontré évidemment à l’école des douanes de La Rochelle, a été affecté à Roissy. Passer les fêtes de Pâques chez papa maman à Châteauroux, passe encore, mais là elle doit déjà avoir sauté dans le train pour rejoindre, après quelques changements, la banlieue nord et l’amour.

Cela dit il a préféré ne pas lui proposer de la rapprocher d’Orléans. Rencontrer à Meusnes Antoine, son ami vigneron, était prématuré. Inutile qu’elle découvre le prix d’ami auquel il touche son touraine 100% côt. Le cheminot voyage à l’oeil, l’ouvrier de chez Renault touche sa voiture neuve avec une ristourne géante, le banquier se goinfre de prêts gratuits, le douanier peut bien s’offrir une caisse de touraine détaxée. Reste à savoir où Sylvie place la séparation entre avantage professionnel et ripoux. « J’avis’ron su place » comme on dit dans le Berry, il sera toujours temps de faire entrer Sylvie dans la vraie vie.

Le voilà déjà en vue de Valençay. « Y s’emmerdait pas Talleyrand. Ça avait tout de même de la gueule sa résidence campagnarde. » Victor va s’offrir la montée par la côte du Tertre qu’il escaladait en souplesse voici une trentaine d’années. Son dernier passage avait été tellement laborieux qu’il a raccroché le vélo de rage au fond du garage… où il trône en trophée de jeunesse.

Difficile d’imaginer que le gros homme au crâne rose et au triple menton ait pu pédaler en souplesse. Son ventre a noyé depuis longtemps dans ses plis les abdominaux d’antan. Il longe l’entrée du château, jette un coup d’oeil à la vieille halle en imaginant l’époque où, en plus des jolies pierres, sans doute un peu moins propres, des personnages faisaient vivre le lieu. Mais la voiture est passée par là et entre les déambulations de troupeaux de touristes à l’instinct grégaire, débarquant pour une petite heure de leur bus climatisé, les rues de Valençay sont aussi vides que la campagne qui l’entoure. La Clio de Victor relâche son quota de CO2 avant de rejoindre la route de Blois.

Victor jouit de l’ombrage des grands arbres, traverse la forêt de Gâtines et plonge bientôt vers l’entrée de Fontguenand où l’enseigne de la cave Leclair indique que l’on entre en terres vigneronnes. Les rangs de ceps joliment feuillus sont là, tout près, dès que l’on suit la direction Meusnes. La jolie petite route sinueuse s’insinue dans le hameau de Musa, cerné par les parcelles des vignerons qui l’ont colonisé. En freinant pour négocier un virage un peu plus inattendu Victor, manque de percuter le véhicule qui le précède depuis quelques kilomètres. « Doit pas lui rester beaucoup de points, ronchonne intérieurement Victor. Quand c’est trente il roule plutôt à vingt-cinq. Ici on risque davantage de croiser un alcootest qu’un radar, rigole-t-il. Tiens il a trouvé la troisième ! » Tout à ses considérations d’automobiliste moyen, Victor n’a pu qu’apercevoir l’utilitaire blanc qui descend du Bois Pontois et file vers Porcherioux. « Mais il est taré, il ne va jamais pouvoir s’arrêter. »

Trop tard effectivement, la fourgonnette blanche vient éperonner en pleine vitesse la Clio de service du douanier.

Les deux véhicules enchevêtrés raclent le bitume en soulevant des gerbes d’étincelles, labourent la berme et terminent leur course folle contre le poteau électrique placé là par le sort, sur la gauche, à l’entrée de la route de Porcherioux.

L’amas de métal prend feu immédiatement en une torche énorme, dissuadant les automobilistes arrivant de Meusnes d’approcher du brasier. « J’espère qu’ils sont morts sur le coup, commente un grand gaillard à l’intention de son voisin. En tout cas on n’a pas entendu crier. »

Ce que l’on entend très bien en revanche, un gros quart d’heure plus tard, c’est la sirène des pompiers de Lye premiers arrivés sur les lieux, qui noient à grand renfort de neige carbonique le foyer furieux dont les flammes tentent un baroud d’honneur après avoir été étouffées à plusieurs reprises. Les quatre passagers du fourgon rouge constatent immédiatement qu’il n’y a plus rien à faire pour les deux malheureux conduc teurs.

Lorsqu’une patrouille de gendarmes d’Écueillé les rejoignent, les pompiers ont déjà balisé le site de l’accident et dévié la circulation. Le carrefour est évidemment infranchissable et les techniciens vont pouvoir procéder aux constatations. Les techniciens de la gendarmerie de Romorantin en fait puisque, si l’alerte a été donnée dans l’Indre, on est bien, à quelques dizaines de mètres près, dans le Loir-et-Cher. Dommage pour les statistiques du lieutenant colonel commandant le groupement de gendarmerie de Blois. Son collègue berruyer lui a immédiatement transmis l’information, en lui précisant cordialement qu’il mettait ses hommes à sa disposition pour faire les relevés classiques, en attendant que les techniciens de l’identité criminelle arrivent sur les lieux.

L’accident n’ayant pas eu de témoin direct les gendarmes d’Écueillé recherchent méticuleusement les traces de freinage et le point d’impact. L’état des véhicules ne leur permet même pas de trancher entre le face à face et le choc latéral. Les joueurs de bowling vous confirmeront qu’à quelques millimètres près le comportement de deux quilles peut être radicalement différent de l’effet escompté. Là, c’est un strike tragique que les deux malheureux ont réalisé.

Les gendarmes sont bien incapables de déterminer le type des véhicules et l’état des plaques minéralogiques ne leur donne pas plus d’indications. Comme il n’est pas question de retrouver le moindre document sur les corps carbonisés, il faudra s’en remettre aux numéros de moteurs pour remonter la piste.

La foule s’est agglutinée au fil des minutes et le militaires ont toutes les peines du monde à dissuader ceux qui redoutent d’avoir un proche parmi les victimes de franchir le barrage de gendarmerie établi, expérience professionnelle aidant, suffisamment loin du lieu de l’accident pour que le public ne l’ait pas « en visu » comme on dit en langage militaire.

***

Il fait sombre lorsque les techniciens prennent possession des lieux et l’éclairage forain des pompiers est le bienvenu pour aider les hommes en combinaisons blanches à faire la lumière sur cette nouvelle catastrophe routière. Ils commencent par dégager les restes humains à la provenance clairement identifiée, qu’ils glissent dans des sacs à fermeture éclair pour permettre au légiste de faire ses prélèvements. — Autrefois on leur aurait fichu la paix avec les tests d’alcoolémie, peste un gendarme né dans le vignoble. Mais cette fois ils vont y avoir droit.

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